
Troubles du comportement alimentaire : « La guérison, c’est comme un puzzle »
À l’occasion de la Journée mondiale des troubles du comportement alimentaire (TCA), le 2 juin, l’Association Boulimie Anorexie (ABA), soutenue par le Canton de Vaud, a publié sept capsules vidéo de témoignages de personnes affectées par des TCA et de leurs proches. Des voix rares, précieuses, qui brisent le silence autour de maladies encore trop souvent invisibles.
Matteo ne correspondait pas au profil. Pourtant, lui aussi a frôlé le précipice. « Peut-être que cela aurait été plus facile pour ma pédiatre de mettre des mots sur ce qui m’arrivait si j’avais été une fille. Le cliché d’une personne atteinte de TCA, c’est une jeune fille. » Une hospitalisation d’urgence — une « douche froide » — lui a ouvert les yeux sur la gravité de sa situation. Aujourd’hui, il témoigne pour montrer qu’il est possible d’aller mieux.
Raphaël décrit, lui, une mécanique redoutable : « Les premiers mois du trouble, on est Bruce Almighty : j’ai perdu du poids, je suis plus beau… ». Avant le point de bascule. « On arrive à un stade où on n'est vraiment plus capable de faire physiquement quoi que ce soit. » Elina, elle, avait onze ans quand la maladie s’est déclarée : « Je n’étais pas consciente du tout que j’étais en train de tomber malade. Ma faim a disparu… J’avais moins de plaisir dans la vie en général. »
Gollum, la maladie qui dévore
Les proches, eux aussi, cherchent leurs mots. Patricia, mère d’une jeune fille anorexique, a trouvé les siens de façon saisissante : « Dans notre famille, on a appelé la maladie Gollum. Parce que c’était vraiment ça. Je sentais qu’elle était aspirée par quelque chose de monstrueux. » Une stratégie née du désespoir, mais aussi de l’amour : « Quand tout d’un coup je sens qu’elle est un petit peu happée, je lui dis : mais c’est toi ou c’est Gollum qui parle ? »
Coralie, elle, résume son chemin vers le rétablissement en une image : « La guérison, c’est comme un puzzle. » Sept témoignages, sept histoires singulières — mais un message commun : ne pas rester seul-e face à la souffrance.
Plus de trente ans d’engagement, une référence romande
Ces voix résonnent d’autant plus fort qu’elles s’inscrivent dans un cadre de confiance construit sur plus de trois décennies. En 1992, des parents de jeunes gens souffrant d’anorexie ou de boulimie se réunissent pour partager leurs angoisses et chercher des solutions. À l’époque, les troubles alimentaires sont peu connus, la prise en charge lacunaire. De cette rencontre naît ABA (association Boulimie Anorexie).
Durant ces 34 années, l’association s’est professionnalisée et s’est imposée comme un partenaire reconnu des milieux médicaux, sociaux et institutionnels à travers toute la Suisse romande. Son siège est à Lausanne. En moyenne ces deux dernières années, ABA a accompagné 168 personnes via 204 entretiens individuels, 454 échanges par mail et 120 appels téléphoniques : L’association a aussi accueilli plusieurs dizaines de personnes dans ses différents groupes — hors des structures médicales, dans un cadre garantissant confidentialité, respect et non-jugement.
Il est possible de s’en sortir
« Il suffit d’être en souffrance ou de se questionner sur son rapport à l’alimentation et à son corps pour nous contacter. Tous les troubles sont légitimes, même ceux dits atypiques, qui ne permettent pas de se reconnaître dans les symptômes que l’on attribue aux troubles les plus connus que sont l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie. ABA est un lieu d’écoute, de soutien et d’orientation : nous accueillons chacune et chacun là où il en est dans son parcours, nous informons sur les maladies et les prises en charge, nous aidons à apprivoiser l’ambivalence entre l’envie de s’en sortir et la peur de changer — par exemple en expliquant l’importance d’un suivi médical, en aidant des jeunes à en parler à leurs parents pour qu’ils puissent accéder à des soins remboursés, en explorant les difficultés actuelles, en soutenant des prises en charge déjà en cours, etc. Des personnes de tous les âges et de tous les genres peuvent être concernées par les TCA, de l’adolescence à un âge plus avancé. Ce n’est pas normal de souffrir de son lien à l’alimentation, ni que cela envahisse les pensées et c’est important de se faire aider pour pouvoir se sentir mieux. Les proches eux aussi ont besoin de recevoir du soutien et des explications et ABA est aussi là pour eux. », explique Marie Leuba Bosisio, l’une des deux psychologues d’ABA.
Le soutien du Canton
Ce travail de terrain est soutenu financièrement par le Département de la santé et de l’action sociale, qui subventionne ABA à hauteur de 200’000 francs par an. Un investissement qui reflète la reconnaissance institutionnelle du rôle central que joue l’association dans le dispositif cantonal de santé publique : écoute psychosociale spécialisée, groupes de parole, sensibilisation du public et travail de réseau avec les institutions pour fluidifier les parcours de soins.




