Cannabis et jeunesse : repenser la prévention dans la perspective d’une légalisation contrôlée

À l'heure où le parlement fédéral envisage de réguler la vente de cannabis, le Département de la santé et de l'action sociale a organisé la première journée d'échanges pour les professionnels actifs auprès des jeunes, afin de renforcer leur capacité de repérage et d'intervention précoce en addictions. Invité à cette occasion en qualité d'expert, M. François Gagnon, du Centre canadien sur les dépendances et l'usage de substances, a partagé un regard international issu de l'expérience canadienne en matière de prévention des addictions et des problèmes de santé associés à la consommation. Interview.

Dans un contexte de transformations profondes du cadre légal autour du cannabis en Suisse — entre essais pilotes en cours et avant-projet de loi sur les produits cannabiques —, les professionnels de divers secteurs travaillant avec des jeunes dans le canton de Vaud se sont réunis à l'occasion d’une première journée d’échanges autour de l’addiction. Organisé par le Département de la santé et de l’action sociale, cet événement annuel s'adresse aux acteurs de terrain allant bien au-delà du strict champ de l'addictologie. Son objectif : partager les résultats d’études, mieux faire connaître les ressources disponibles pour les jeunes et renforcer les compétences collectives en matière de repérage et d’intervention précoce des addictions. En prenant pour thématique la régulation du cannabis et ses implications pour la jeunesse, la journée 2026 visait à outiller les professionnels pour faire face à la consommation de cette substance.

M. Gagnon, quelles pistes de prévention des addictions vous semblent les plus intéressantes au Canada ?

Mon terrain est la santé publique; mon propos ne concerne que les pratiques de prévention des addictions qui se sont développées dans ce périmètre au Canada. Une piste intéressante est le développement de la capacité des jeunes à se prémunir des incitations de toutes natures à consommer, ou à consommer toujours plus, du cannabis ou d’autres substances. Que ces sources soient leurs pairs, leurs parents (pour l’alcool surtout) ou les acteurs des diverses industries, les jeunes vivent aujourd’hui dans cette culture de la consommation qui ne remplit pas toujours ses promesses de bien-être et qui passe sous silence ou minimise les risques. Dans le cas des promotions par les acteurs industriels, je pense particulièrement aux pratiques de « contre-marketing ». En exposant les stratégies et tactiques des industriels pour faire consommer, elles induisent une dissonance cognitive chez les jeunes entre les promotions dont ils sont témoins et les intérêts qui les portent, ouvrant un espace de réflexion critique sur ce qu’ils considèrent bien souvent comme leur « libre choix ».

Comment le Canada a-t-il renforcé les compétences des professionnels sur le terrain ?

Le Canada est une fédération, et les responsabilités du repérage et des autres interventions de terrain en santé et services sociaux appartiennent quasi exclusivement aux provinces et territoires. Un portrait juste et précis de ce qu’elles font depuis la légalisation du cannabis (en 2018) n’existe pas. Cela dit, les autorités fédérales et celles du Québec ont décidé d’allouer en partie ou en quasi-totalité (par le Québec) les revenus du droit d’accise (impôts indirects sur l’utilisation ou la vente de certaines catégories de produits, dont l’alcool, le tabac) et des profits sur les ventes à activités de prévention, de réduction des méfaits, de réadaptation et de recherche en matière de cannabis et d’autres substances psychoactives.

Au niveau international, quelles sont les initiatives de sensibilisation aux addictions, en particulier des jeunes, qui font consensus ?

Il y a de très grandes variations dans les perceptions publiques au sujet des risques de la consommation de différentes substances – et elles ne sont pas toujours bien alignées avec les connaissances épidémiologiques et toxicologiques. Par exemple, les occidentaux semblent plutôt conscients des risques du tabac mais beaucoup moins de ceux de l’alcool. Notamment, on sait très bien que le tabac cause le cancer mais on sait moins que l’alcool est également considéré comme un cancérigène avéré par l’organe de l’OMS qui est chargé de ce classement. L’une des pistes qui semble le plus faire consensus, et qui a démontré une efficacité en la matière, concerne les promotions commerciales envers les jeunes. On peut ainsi interdire l’emploi de certains contenus et canaux de diffusion qui sont susceptibles de les joindre et de les intéresser – comme les personnages animés, les emballages de produits et certains médias sociaux. On peut aussi exiger systématiquement la communication des risques des produits lors de toute promotion, notamment sur les emballages.

Qu’entendez-vous par « interdire des contenus sur les médias sociaux »?

La Loi sur le cannabis (fédérale) et la Loi encadrant le cannabis (de la province du Québec) comportent de nombreuses exigences et restrictions concernant la promotion qui incluent les médias sociaux. Pour ce qui est de la loi fédérale, c'est Santé Canada qui est chargé de son application. Une équipe d'inspecteurs monitore les publications (dans le cadre des ressources disponibles) et le public peut aussi faire des signalements. Au Québec, le contrôle se fait principalement par le monopole d'État lui-même, qui doit respecter la loi qui encadre ses activités. En pratique, on ne constate pratiquement aucune publication qui pourrait être considérée comme une infraction à la loi au Québec (qui est aussi plus restrictive) alors qu'ailleurs il y a plus de pratiques qui soulèvent des questions.

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